La Cour des comptes dévoile la facture complète d'i-Police : 139 millions d'euros, licences inutiles comprises
L'audit double presque le montant avancé jusqu'ici et décrit un projet mal piloté dès le départ ; la pression s'accroît sur Annelies Verlinden.
Le projet de numérisation avorté i-Police a coûté au total 139,4 millions d'euros d'argent public entre 2016 et 2025. C'est ce qui ressort d'un audit de 117 pages publié jeudi par la Cour des comptes à la demande de la Chambre, rapportent la VRT NWS, La Libre et la RTBF. Le ministre de l'Intérieur Bernard Quintin (MR) évoquait encore en début d'année 75,8 millions d'euros, mais selon la Cour, ce montant ne couvrait que les factures de développement du prestataire informatique français Sopra Steria. S'y ajoutent notamment 20,6 millions d'euros de consultance et plus de 30 millions d'euros de licences logicielles. Selon la RTBF, seuls quelque 42 millions d'euros ont servi à des logiciels et programmes que la police utilise encore aujourd'hui.
Les licences retiennent particulièrement l'attention. Pour 21,6 millions d'euros, soit environ 70 % du total, la police n'en a plus aucune utilité : des licences d'une valeur de 7,3 millions d'euros n'ont jamais été utilisées, d'autres pour 14,2 millions sont devenues inutilisables à l'arrêt du projet. La Cour constate aussi l'absence de jalons clairs pour les deux projets pilotes qui devaient aboutir en 12 à 18 mois. Selon la RTBF, la police avait déjà engagé 86,5 millions d'euros alors que ces pilotes accusaient de lourds retards, perdant ainsi un important levier sur le prestataire. La Libre souligne que le projet souffrait dès le départ d'un sous-financement de 21,5 millions d'euros, une partie des moyens devant provenir de crédits de personnel inutilisés, finalement affectés ailleurs. La police est en outre restée structurellement dépendante de consultants externes, faute de pouvoir offrir des rémunérations attractives aux spécialistes.
i-Police a été lancé en 2017 sous le gouvernement Michel, avec un budget estimé à 131,9 millions d'euros. En novembre 2021, le gouvernement De Croo a approuvé son attribution à Sopra Steria pour 299,7 millions d'euros, et Annelies Verlinden (CD&V), alors ministre de l'Intérieur, a signé le contrat. Son successeur Bernard Quintin l'a résilié unilatéralement le 24 décembre 2025. La Cour des comptes ne se prononce explicitement pas sur les responsabilités. Le ministre a réagi en estimant que les graves manquements du prestataire doivent encore être examinés en profondeur et que la police a désormais besoin d'applications modulaires et abordables plutôt que d'un nouveau projet géant. La police fédérale indique que plusieurs recommandations rejoignent ses propres constats.
Le rapport tombe la semaine même où un porte-parole d'Annelies Verlinden, aujourd'hui ministre de la Justice, a été inculpé dans l'enquête judiciaire liée au dossier. De Tijd écrit que l'audit accentue la pression sur la ministre, De Morgen retrace le déraillement du projet. La députée N-VA Maaike De Vreese ne voit pour l'heure aucune raison d'instaurer une commission d'enquête parlementaire, rapporte La Libre. Les politologues Nicolas Bouteca (UGent) et Dave Sinardet (VUB) expliquent à la VRT NWS que la ministre est en position délicate, mais que son sort n'est pas scellé tant que son parti la soutient et qu'aucune preuve tangible de conflit d'intérêts n'est apportée. Annelies Verlinden nie toute faute et doit s'expliquer à la Chambre au plus tôt la semaine prochaine.